Michael Roberts :
Le professeur Anwar Shaikh, auteur du nouveau livre, Capitalism: competition, conflict, crises [Capitalisme : concurrence, conflits, les crises], s’est adressé plus tôt cette semaine à des étudiants, des professeurs, et quelques étrangers (dont moi) à l’Université de Greenwich à Londres.
Il s’agissait d’une grande et rare occasion, au Royaume-Uni, d’écouter Shaikh parler de son opus magnum et de répondre à des questions. Et ce fut très instructif et stimulant. J’ai déjà examiné la grande œuvre de Shaikh sur ce blog, dans un article relativement court, et je viens de publier un compte-rendu beaucoup plus long et complet [en anglais, ndT]. Mais l’adresse de Shaikh à Greenwich vaut bien un rapport, parce qu’elle a confirmé dans mon esprit les grands mérites de l’ouvrage – et mes doutes sur certains de ses aspects.
Shaikh a d’abord énergiquement fait remarquer que pour comprendre les mouvements de l’économie capitaliste, nous devons analyser les comportements réels, et pas halluciner sur les fictions des modèles néoclassiques « marginalistes ». En effet, Shaikh nous a rappelé qu’il a d’abord été formé à la microéconomie, dans les années 1960, par un éminent économiste néo-classique, Gary Becker.
Becker a développé un modèle (qu’il a ensuite laissé tomber), qui explique l’offre et la demande dans une économie de marché sans préjugés marginalistes et sans les modèles dits d’anticipations rationnelles d’« agents représentatifs », auxquels s’attache maintenant la micro néo-classique. Si vous commencez au niveau de l’agrégat, toutes les différentes motivations individuelles possibles et les comportements irrationnels sont moyennés et une tendance de consommation ou de production est « révélée » pour une économie. « L’agrégat est transformationnel », donc nous n’avons pas besoin de modèles de comportements individuels. Je cite un article de mon propre blog, en 2010, qui va dans le même sens : « Plus important encore, la puissance de l’agrégat et de l’histoire est complètement ignorée. L’agrégat réduit l’irrationnel ou l’inattendu (même s’il en reste quelques traces), et l’histoire – à savoir les données empiriques et les preuves – fournit à toute théorie un certain niveau de confiance. Avec l’EFM néoclassique, aucune étape de la méthode scientifique n’est mise en œuvre. »
Deuxièmement, Shaikh a souligné que toute analyse correcte du capitalisme doit commencer par l’évidence que la force motrice du mode de production capitaliste est le profit – pas la production, pas le revenu, pas la technologie, mais le profit. Oui, le capitalisme a développé les forces productives à des niveaux sans précédents (et Shaikh a montré cela grâce à différents graphiques présents dans son livre) ; mais le revers de la médaille capitaliste est l’accroissement des inégalités et la destruction récurrente du capital, à la fois des moyens de production (faillites et fermetures) et des travailleurs (chômage et perte de salaire). Le chômage est permanent et ne peut pas être éliminé dans un système capitaliste.
L’objectif principal de son livre était de montrer comment le profit est créé et fonctionne par l’intermédiaire de ce que Shaikh appelle la « concurrence réelle » dans un processus turbulent et contradictoire. « C’est une guerre, pas un ballet » – une lutte contradictoire entre capital et travail et entre capitaux, pas une délicate danse de changement.
Shaikh a montré, en utilisant une série de graphiques issus de son livre, comment le capitalisme chancelle dans sa course, affecté par des crises régulières, se transformant parfois en dépressions profondes. Shaikh nous a rappelé que c’est l’analyse empirique mainstream qui confirme cela. Et l’ économiste russe Kondratiev a révélé des vagues plus longues de booms et dépressions capitalistes. C’est cette analyse qui a conduit Shaikh à prédire en 2003 qu’une récession majeure allait arriver. Il estime qu’une nouvelle récession aura aussi bientôt lieu.
Tout cela est très convaincant. Mais il existe d’autres aspects moins convaincants dans le livre de Shaikh, que j’ai exposé dans mon compte-rendu et qui ont été, pour moi, confirmés à nouveau après sa conférence de Greenwich.
La base de mes doutes repose sur la tentative de Shaikh de réconcilier la « critique de l’économie politique » marxiste (comme Marx a sous-titré Le Capital) avec « l’économie politique » elle-même – en d’autres termes, en submergeant Marx dans la tradition « classique » de Smith, Ricardo, Mill, etc. Oui, Marx était très reconnaissant des observations objectives de Smith et Ricardo sur la nature du capitalisme industriel. Mais il avait de profonds désaccords et était profondément critique de leur théorie de la valeur-travail, qui n’a pas su reconnaître la double nature de la production des marchandises – combinant la valeur d’usage (la production des choses et des services) et la valeur d’échange (le prix sur le marché capitaliste). Cette double nature révèle que c’est le(/la force de) travail qui crée la valeur ; et que le profit est le résultat de l’exploitation du travail.
De plus, la « concurrence réelle » signifie l’égalisation des taux de profit entre secteurs et industries, résultat du fait que les flux de capitaux sont à la recherche de profits plus élevés. Donc, comme Marx l’a expliqué, les prix du marché tournent (en un mouvement permanent) autour des prix de production (mesurés par le coût du capital plus un taux de profit moyen) pas autour des valeurs individuelles des marchandises, mesurées par le temps de travail qu’elles comprennent. Voilà l’omission ou l’erreur de Ricardo dans sa théorie de la valeur-travail.
Shaikh reconnaît cela, mais est toujours déterminé à réconcilier Marx avec Ricardo en montrant que la différence de prix lorsqu’ils sont mesurés en valeur-travail (temps) et lorsqu’ils sont mesurés en prix de production n’est que d’un petit pourcentage, dans une série chronologique. Donc Ricardo « visait juste », et Marx et Ricardo étaient (presque) d’accord.
Presque, mais si loin malgré tout, rater de peu ou de beaucoup, c’est toujours rater. La différence est cruciale parce que la théorie de la valeur de Marx montre que c’est l’exploitation du travail comme marchandise qui est au cœur du mode de production capitaliste, et que la lutte concurrentielle entre les capitaux pour le partage de la plus-value de la force de travail n’entraîne pas seulement une tendance à niveler les taux de profit MAIS ÉGALEMENT à une chute tendancielle du taux moyen de profit. C’est le résultat de la concurrence capitaliste et de la tendance à réduire la valeur de la force de travail dans la valeur totale.
C’est cela la contradiction fondamentale dans le mode de production capitaliste, et c’est le concept de Marx, pas de Ricardo ni de Smith. Ceux-ci ont reconnu que le taux de profit tombe dans une économie, mais ni Ricardo ni Smith n’ont estimé que c’était dû au rôle du capital comme exploiteur du travail, ou que c’était la conséquence non intentionnelle de la recherche capitaliste pour plus de profits. Leur « triste » explication de la baisse du taux de profit est la hausse des coûts salariaux (Ricardo) ou la concurrence intense (Smith). La réponse ricardienne de la hausse des coûts de production a été suivie par les néo-ricardiens du 20ème siècle comme Pierre Sraffa ou les post-keynésiens comme Joan Robinson et Michal Kalecki – en opposition à la théorie de la valeur de Marx et de sa loi de profitabilité. Leurs positions ne peuvent pas être réconciliées avec celles de Marx – et, plus important encore, ne sont pas justes.
J’ai déjà expliqué, dans mon long compte-rendu de son ouvrage, certaines de ces ambiguïtés que je trouve dans l’immense travail de Shaikh, et certaines d’entre elles ont été répétées lors de sa conférence. Il nous a dit que le profit a deux sources : non seulement dans la production mais aussi dans le circuit du capital, tout comme James Steuart, l’économiste classique qui parlait de deux sources de profit : les profits positifs de la production, et les profits relatifs issus du transfert de valeur d’un capital à l’autre.
Comme le dit Bill Jefferies dans son compte-rendu récent du livre de Shaikh, « Shaikh brouille encore plus le tableau avec une réinterprétation de la discussion de Steuart sur les profits positifs et relatifs. Le profit positif s’ajoute au bien public. Le profit relatif est un effet de « vibration » du stock existant de richesse. Le profit positif est une valeur ajoutée réelle, le profit relatif ne peut exister dans les agrégats, puisque ce qui est un gain pour l’un est une perte pour l’autre, du même montant mais en sens inverse, et pourtant Shaikh dit qu’il le peut. Shaikh utilise l’exemple étrange d’un cambrioleur volant une TV (p209). Qu’est-ce que cela a à voir avec la production ? Soi-disant, si le capital n’est plus une relation sociale, alors le travail ne doit pas nécessairement être la source de toute nouvelle valeur. »
Ironiquement, quand vous lisez ce que Marx dit de la classification de Stueart, je ne pense pas que vous puissiez être d’accord avec Shaikh, qui dit que les deux sources du profit de Stueart signifiaient que Marx était d’accord avec l’idée que la valeur supplémentaire est également créée par le commerce, et pas juste la production. Marx dit « Avant les physiocrates, la plus-value — c’est-à-dire, le profit sous la forme de profit — était expliqué purement par l’échange, la vente de la marchandise au-dessus de sa valeur. Globalement, Sir James Steuart n’a pas dépassé cette vue restreinte ; (mais) il doit plutôt être considéré comme l’homme qui l’a reproduit sous une forme scientifique. Je dis « sous une forme scientifique ». Car Steuart ne partage pas l’illusion que la plus-value qui s’accumulent pour l’investisseur capitaliste individuel qui vend sa marchandise au-dessus de sa valeur est une création de nouvelle richesse. »
Et Marx continue : « Ce profit dans l’aliénation émerge donc du fait que les prix des marchandises sont supérieurs à leur valeur réelle, ou que les biens vendus le sont au-dessus de leur valeur. Le gain d’une part implique donc toujours une perte de l’autre. Aucun ajout n’est créé pour le stock général. » Mais « sa théorie de la « vibration de l’équilibre de la richesse entre les parties », quoiqu’elle touche peu à la nature et à l’origine de la plus-value elle-même, reste importante dans l’examen de la répartition de la plus-value entre les différentes classes et entre les différentes catégories comme le profit, l’intérêt et la rente. (c’est moi qui souligne). »
Donc, pas de nouveau profit dans le commerce ou les transferts. Ce profit relatif n’est que cela, relatif. Alors pourquoi Shaikh veut-il tout de même l’utiliser ? Il semble qu’il veut trouver une nouvelle valeur en-dehors de l’exploitation du travail dans la production pour deux raisons : d’abord pour réconcilier la tradition « classique » avec Marx ; et ensuite pour expliquer comment, au 20ème siècle, le capital financier a pu obtenir un profit supplémentaire en-dehors de la production. Ce profit supplémentaire vient des « revenus » (c’est-à-dire des profits circulants ou thésaurisées, et désormais extérieurs à la production). Tout comme un cambrioleur peut réaliser un profit en volant et revendant, un banquier peut réaliser un profit en extorquant un intérêt extra et des frais supplémentaires sur les hypothèques et les économies des travailleurs.
Alors le capital financier peut réaliser un profit en prélevant des intérêts bancaires sur le salaire des travailleurs ou en réduisant le profit d’une entreprise (du capital non financier). Mais ce n’est pas une source supplémentaire de profit, c’est simplement une redistribution de la plus-value ou la réduction de la valeur de la force de travail. Cela ne signifie pas que le capital financier « créé » une nouvelle source dans la circulation du capital. Shaikh affirme que le profit est acquis dans « l’échange inégal », par exemple avec les régions pauvres du monde « non-capitaliste ». Mais prendre du cuirs et de l’or aux tribus indigènes du Nouveau Monde pour trois fois rien n’est pas une nouvelle source de valeur ; c’est l’exploitation (pré-capitaliste) du travail de ces peuples.
Comme le fait remarquer Joseph Choonara : « l’exploitation au sens marxiste a un sens bien précis. Elle est liée à l’extraction de plus-value des travailleurs, même si le produit qu’ils fournissent, leur force de travail, est obtenue à sa valeur par le capitaliste. La plus-value générée n’est pas une « escroquerie », comme le pensaient les socialistes pré-marxistes, mais le résultat de l’écart entre la nouvelle valeur créée par le travail sur une période de temps donnée et la valeur nécessaire pour reproduire cette force de travail (le salaire). Les mécanismes associés à la financiarisation ne génèrent pas de plus-value. Comme n’importe qui ayant un découvert peut en témoigner, il est indéniable que les banques tirent profit des finances personnelles. Dans la mesure où les salaires augmentent pour prendre cela en compte, c’est un mécanisme qui déplace la plus-value, des capitalistes concernés par la production vers ceux concernés par le prêt d’argent, tout comme une hausse arbitraire du prix du pain serait (si les salaires augmentent proportionnellement) un déplacement de la plus-value vers les capitalistes producteurs de pain. Dans la mesure où les salaires ne sont pas augmentés, cela représente une augmentation de l’exploitation globale des travailleurs, tout comme le ferait une hausse arbitraire des prix des denrées alimentaires dans des conditions de salaires fixes. Et dans la mesure où les travailleurs font défaut sur leurs dettes, que ce soit sur leurs cartes de crédit ou leurs prêts hypothécaires, cela représente une baisse sur le marché de capital fictif, les banques (et autres) prétendent à un prélèvement sur les futurs salaires, dont certains se révèlent être sans valeur. Quoi qu’il arrive, la génération de plus-value au sein des entreprises capitalistes demeure essentielle à l’ensemble du système. »
Donc si l’argument est que cela est une source supplémentaire de profit qui doit être intégrée aux comptes économiques, alors cela rompt avec la théorie marxiste et, également, avec la tradition « classique », comme suggérée par Steuart. L’affirmation de Shaikh cède aux ambiguïtés des théories modernes de la « financiarisation » défendues notamment par Costas Lapavitsas ou Jack Rasmus : que c’est la finance qui est maintenant l’exploiteur, pas le capital.
J’ai discuté les théories de Costas Lapavitsas et Rasmus auparavant, et vous pouvez aussi lire ici la critique instructive de Tony Norfield de l’approche de Lapavitsas. Dans son blog, Sam Williams analyse cette tentative d’identifier des sources autres du profit, qui s’ajouteraient à la plus-value issue de l’exploitation du travail dans la production. « Ce que les économistes keynésiens de gauche, soutenus par les keynésiens-marxistes, espèrent vraiment réaliser est de remplacer les profits fondés sur la plus-value — c’est-à-dire l’exploitation — par les profits basés sur l’achat peu cher et la vente chère et, sur cette base, réconcilier les intérêts de la classe ouvrière et de la classe capitaliste. »
L’Université de Greenwich dirige une école d’économie politique qui est largement dominée par l’analyse post-keynésienne. Shaikh est sévère dans son livre sur ce courant d’économie hétérodoxe, parce qu’il accepte le modèle néoclassique de concurrence parfaite et imparfaite (Joan Robinson, Kalecki). La source de l’exploitation devient alors le pouvoir des monopoles : la « majoration » sur les coûts obtenus par ceux-ci. Dans son livre, Shaikh démolit ce point de vue (p234-5), également repris par l’école de la Monthly Review.
Mais à la conférence, il a semblé défendre que les vues de Keynes et Kalecki sur la profitabilité pourraient être conciliées avec celle de Marx – à savoir que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit de Marx et « l’efficacité marginale du capital » de Keynes étaient équivalentes (p577). Shaikh était l’élève de l’économiste keynésien radical, feu Wynne Godley, qui, comme Kalecki, avait une démonstration macroéconomique selon laquelle les investissements et les profits se meuvent ensemble. Mais la vue de Kalecki-Godley est à l’envers. Pour eux, l’investissement mène ou même « crée » le profit. Pour Marx, et sûrement pour Shaikh (voir pp544-545), le profit mène ou crée l’investissement, et pas le contraire. Et c’est crucial car cela montre que le profit et la profitabilité est non seulement la clé de la production capitaliste, mais aussi le cœur de toute compréhension des crises sous le capitalisme.
Pour moi, l’économie keynésienne et post-keynésienne ne doivent ne pas être réconciliées avec l’économie marxiste. Shaikh critique le post-keynésianisme d’une part et nous dit d’autre part que Keynes et Kalecki ont le même point de vue que Marx sur le rôle du profit – tandis que Ricardo a « presque » le même point de vue que Marx sur la source du profit. Cela pourrait-il être vrai ?
Je ne crois pas. Sur ce blog et dans mon nouveau livre, The Long Depression, j’ai défendu que ce sont des différences fondamentales de point de vue entre Marx et Keynes sur le processus capitaliste. Ce n’est pas que théorique ; c’est aussi le soutien clair de Keynes au système capitaliste et son antagonisme au socialisme. C’est aussi le fait que les politiques keynésiennes ne fonctionnent en faveur des travailleurs, et peuvent même « sauver le capitalisme ». Shaikh dit que ces politiques peuvent « amortir » l’effet d’un ralentissement économique pendant un certain temps, mais ne peuvent pas délivrer une croissance soutenue des revenus ou de l’emploi. Je suis d’accord.
Il n’y a aussi pas de réconciliation possible entre la théorie de la valeur de Marx et celle de Ricardo et Sraffa. Il n’y a également aucune unification possible entre loi de la profitabilité de Marx comme cause sous-jacente des crises et ralentissements et la vue post-keynésienne/Kalecki d’une économie de « partage entre profits et salaires ». Et il n’y a pas de réunion entre la vue de Marx sur la profitabilité et le crédit dans le capitalisme moderne, et celles qui soutiennent que la finance crée de la valeur et que la « spéculation financière » se trouve au centre des crises capitalistes. Shaikh est du côté de Marx sur la plupart de ces questions mais semble aussi vouloir construire un pont vers l’autre rive. Mais ce n’est pas nécessaire.